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24 mars 2012

UNESCO : La Journée mondiale de la liberté de la presse 2012 sera célébrée en Tunisie

L'UNESCO et le gouvernement tunisien organisent conjointement la Journée mondiale de la liberté de la presse 2012. Cette célébration aura lieu dans la ville de Tunis, Tunisie, du 3 au 5 mai 2012. Elle sera organisée autour de la thématique : "Les nouvelles voix : La liberté des médias aide à transformer les sociétés". Les événements marquants de la célébration se tiendront à l'Hôtel Karthago Le Palace, à Tunis.

L'UNESCO a par ailleurs publié sur son site un document de réflexion sur cette journée, consultable sur ce lien.

L'enregistrement en ligne s'effectue sur le site de l'UNESCO.

Source : unesco.org

21 mars 2012

Ali Laarayedh : Ennahdha sauvera la Tunisie des Salafistes !


Contre toute attente, l’actuel ministre de l’intérieur, dans un entretien accordé au journal « Le Monde », s’exprime au sujet de la menace salafiste en Tunisie.

Le ministre avoue que le modèle de société prôné par les salafistes est en danger en soi et « risque de déboucher sur des guerres ». Il déclare que sa stratégie consiste à isoler les minorités décidées à lutter par la force en permettant aux plus modérés d’avoir accès à la vie politique au seins de partis, s’ils veulent bien s’astreindre aux lois, et que contre ces minorités, il sera ferme. En effet, cette mouvance a profité de la situation chaotique post-révolutionnaire pour s’armer depuis la Lybie et l’Algérie et de constituer des réseaux qui pourraient aboutir à Al Qaida. En témoigne l’incident de Bir Ali Ben Khlifa à Sfax, qui illustre la détermination de ces groupes à instaurer un état islamique par la force. Pourtant, le ministre rassure et affirme que peu à peu, l’étau se resserre sur eux car les mosquées seront reprises sous le contrôle de l’état, et que les services de renseignements arrivent à cibler les chefs et leurs réseaux. Bientôt, l’affrontement sera inévitable et ces gens là devront regagner les prisons, surtout ceux libérés récemment ou revenus de l’étranger, et qui ont repris des activités illicites. A ce sujet, le ministre livre au journal : « je vais devoir mener une grande bataille ».

Bizarrement, le ministre ne s’exprime pas en tant qu’agent d’état mais aussi en tant que membre du parti Ennahdha : Le modèle de société prôné par Ennahdha est, selon le minsitre, modéré et le rôle de son parti est de sauver les jeunes sur le plan culturel avant qu’ils ne succombent dans le gouffre de l’extrémisme, parallèlement à la stratégie du gouvernement. Il affirme qu’il n’y a pas de différence entre gouvernement et Ennahdha sur le plan des stratégies.

On pourrait s’étonner quant aux déclarations du ministre de l’intérieur, surtout à un média étranger. Au lieu de rassurer les pays étrangers et les éventuels touristes, au lieu de rassurer la population sur l’assise solide du gouvernement, ses propos inquiètent profondément et sont carrément l’annonce d’une guerre civile prochaine. Mais, il s’agit là encore d’un jeu subtil sur le plan diplomatique et politique : il s’agit pour ceux d’Ennahdha de convaincre, aussi bien l’extérieur que l’intérieur, qu’ils sont la seule alternative possible dans le sens où ils sont les seuls à pouvoir représenter le côté musulman des tunisiens, ce qui leur permet de pouvoir affronter de pied ferme les mouvances islamiques extrémistes en recueillant ceux qui veulent bien sauver leurs âmes (quand il parle du rôle culturel du parti) et en écrasant ceux qui préfèreront faire table rase sur l’état actuel des choses. Comme une fourchette, le discours du ministre s’articule selon ces deux axes : le danger salafiste, et le rôle du courant Nahdhawi, l’on ne peut y échapper.


13 mars 2012

les Saoudiens ont besoin de nos compétences

Une délégation saoudienne, composée de 24 hommes d'affaires est arrivée, à Tunis, porteuse d'un ensemble de projets dans plusieurs domaines, tels que l'industrie, l'infrastructure et le tourisme. C’est ce qu’a indiqué M. Suleiman Ben Brahim Aliri, président du conseil d'affaires tuniso-saoudien.

A l'issue de la rencontre qu'il a eue au palais du Gouvernement, à la Kasbah, avec le Chef du gouvernement provisoire, Hamadi Jebali, M. Aliri a déclaré que la partie saoudienne a besoin des compétences tunisiennes, aussi bien dans le domaine de l'emploi que celui de la formation.
Dr Omar Suleiman Al Ajaji, vice-président du conseil, a précisé que la délégation saoudienne a présenté au Chef du gouvernement des projets clairs, dont toutes les études techniques et financières ont été achevées. Il a ajouté que l'exécution de ces projets demeure tributaire de l'approbation du gouvernement tunisien.
Parmi les projets proposés, l'obtention d'une superficie de 10 hectares pour la réalisation, en Tunisie, d'un groupement hospitalier répondant aux normes internationales, outre la création d'une académie pour les stagiaires et une autre sportive.
D'autres projets d'habitation, fonciers et bancaires seront également réalisés en plus d'une étude pour la promotion du tourisme dans la ville de Kairouan.
Mohamed Kooli, représentant de la partie tunisienne au conseil d'affaires tuniso-saoudien, a relevé que les projets proposés par la délégation saoudienne portent également sur le développement de projets agricoles, permettant de réaliser l'autosuffisance dans les deux pays, et la création de sociétés tuniso-saoudiennes exportatrices de divers produits vers l'Afrique et l'Europe.


16 février 2012

Tunisie : une économie en panne

Une croissance en berne, des finances publiques à la dérive, un gouvernement attentiste et des investisseurs frileux. Un an après la chute de Ben Ali, la Tunisie cherche un second souffle pour réussir sa révolution.

La nouvelle est surprenante. Selon le baromètre mondial du bonheur, réalisé en décembre 2011 par le réseau Win-Gallup International dans 58 pays, la Tunisie figure au septième rang des nations les plus optimistes au plan économique. Surprenant, car la première année de transition après la chute de Zine el-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011, a été particulièrement difficile... et les perspectives pour 2012 sont loin d'être réjouissantes.

Après avoir espéré une croissance « nulle », le gouvernement a finalement enregistré une chute du PIB de 1,8 % l'an passé. À lui seul, « le recul du secteur du tourisme a coûté quatre points de PIB », explique Aziz Mebarek, associé du fonds d'investissement Tuninvest. Sans parler du trou d'air connu par les activités minières (- 68 %) et pétrolières (- 32,9 %). « La révolution représente un manque à gagner de 2,5 milliards de dinars [1,3 milliard d'euros, NDLR] », constate, amer, Ridha Saïdi, ministre délégué chargé des questions économiques. Au moins le pays aura-t-il pu compter sur la bonne tenue de ses entreprises exportatrices (industries textiles, mécaniques et électriques) pour limiter le déficit de la balance commerciale. La tendance pourrait toutefois s'inverser si l'Europe, premier débouché des entreprises tunisiennes, entrait en récession, comme c'est prévisible.

Une année 2011 dans le rouge

Dans le même temps, l'État n'a pu empêcher une dérive des finances publiques. Fin 2011, le déficit budgétaire et la dette tunisienne atteignaient respectivement 5 % et 45 % du PIB. Pas encore inquiétant, à condition que l'économie nationale retrouve rapidement son dynamisme. Mieux vaut prévenir que guérir, juge pour sa part l'économiste Moncef Cheikhrouhou, élu du Parti démocrate progressiste (PDP) à l'Assemblée constituante. « Je suis favorable à l'inscription d'une règle d'or dans la Constitution. Si le déficit ou la dette dépassent respectivement 3 % et 60 % du PIB, le gouvernement devrait être obligé de venir se justifier devant le Parlement », plaide-t-il.

Pour Jalloul Ayed, ancien ministre des Finances, le contrat du gouvernement de transition dirigé par Béji Caïd Essebsi jusqu'à la fin de 2011 est néanmoins rempli, le plus important étant d'avoir réussi à organiser des élections démocratiques. « La situation est compliquée, mais reste gérable », estime-t-il. Plus de 3 milliards de dinars non inscrits au budget de l'État ont été dépensés en 2011, d'abord pour prendre en charge les dégâts engendrés par la révolution, ensuite pour répondre à une avalanche de demandes sociales.

800 000 chômeurs

Une situation rendue explosive par l'augmentation inédite du nombre de chômeurs. On parle désormais de 800 000 sans-emploi, soit 19 % de la population active. De quoi nourrir, surtout chez les jeunes diplômés inactifs, une solide rancoeur vis-à-vis des politiques et des institutions. Pour désamorcer cette bombe, le gouvernement devrait reconduire une version améliorée du plan Amal, prévoyant une aide financière, pour les diplômés-chômeurs, de 200 dinars par mois. Si la reconstruction de la Libye voisine a fait naître un espoir pour les candidats à l'expatriation, la majorité d'entre eux devra patienter tant que le pays ne sera pas complètement pacifié.

Vainqueur des élections constituantes du 23 octobre 2011, le parti islamiste Ennahdha avait fait du social son principal cheval de bataille. Mais ses ministres prennent peu à peu conscience qu'ils ne pourront, compte tenu des finances publiques, répondre à toutes les revendications. « Les fonctionnaires réclament la généralisation de la prime accordée par le précédent gouvernement. Si nous acceptions, cela représenterait un chèque de 700 millions de dinars pour l'État. Or l'enveloppe prévue pour les augmentations dans la fonction publique n'est que de 250 millions de dinars », rappelle Ridha Saïdi.

Pour se financer, la Tunisie envisage de vendre des bons du Trésor au Qatar pour un montant de 380 millions d'euros. L'Union européenne (UE) a par ailleurs promis un don de 400 millions d'euros et, via la « task force » UE-Tunisie (créée pour coordonner le soutien mondial à la transition tunisienne), la mobilisation de 1 milliard d'euros. Le Fonds monétaire international (FMI), dirigé par Christine Lagarde - en visite à Tunis début février -, pourrait également participer à cet effort collectif. Mustapha Kamel Nabli, gouverneur de la Banque centrale, estime les besoins en financement extérieur à 3,8 milliards d'euros cette année.

Ennahdha et ses alliés du gouvernement, Ettakatol et le Congrès pour la République (CPR), pourront-ils éviter une politique de rigueur ? Difficile à dire, tant les orientations de la troïka sont encore floues. Pour le savoir, il faudra patienter jusqu'à la présentation du projet de loi de finance complémentaire attendu pour la fin de février ou le début de mars. Voté dans l'urgence en décembre 2011, le budget de l'État est loin de répondre aux défis de la transition. Ainsi, seuls 560 millions de dinars ont été attribués au développement régional. Selon nos informations, la somme pourrait finalement être doublée.

Le laxisme du gouvernement

Cette période de flottement est, selon les observateurs, soit la conséquence de l'inexpérience du gouvernement, soit une stratégie visant à partager les choix douloureux à venir en consultant les partis d'opposition. Mais plus encore que l'attentisme du gouvernement, c'est son laxisme en matière d'ordre public et de sécurité que lui reprochent l'opposition et de nombreux économistes. En janvier, on comptait encore de nombreux sit-in paralysant ici une entreprise, là une administration. Pis, la multiplication des agressions physiques (sur des universitaires, des journalistes, les forces de l'ordre) est un très mauvais signal envoyé aux milieux d'affaires. « Des exactions que le pouvoir condamne trop mollement », déplore un économiste de la Banque africaine de développement (BAD).

Le malaise se retrouve chez les entrepreneurs. Les investissements étrangers ont chuté de 29,2 % (de 15 % pour les sociétés locales) en 2011. Dans le même temps, 170 entreprises étrangères ont fermé partiellement ou totalement leurs usines, détruisant plus de 12 300 emplois. « Quel est l'investisseur qui acceptera de mettre son argent dans un pays où la fumée s'élève de toutes parts ? » reconnaît Samir Dilou, porte-parole du gouvernement. Une ambiance délétère au moment où l'économie nationale fonde beaucoup d'espoirs sur la reprise du tourisme. « Nous sentons un frémissement de la demande ces dernières semaines, mais cela reste très fragile », indique Aziz Mebarek, actionnaire, via Tuninvest, d'un tour-opérateur français.

Un marasme que l'économiste Dhafer Saïdane attribue aussi au manque de réactivité des banques. « Il n'y a pas eu de sursaut national après la révolution. Elles continuent à préserver leurs marges et oublient de faire circuler l'argent, le sang de l'économie », peste-t-il. Partisan des produits islamiques, ce spécialiste de la finance les invite à créer des fonds d'amorçage compatibles avec la charia. « Ce serait idéal pour mobiliser l'épargne des PME. Il y a dans les régions de nombreux patrons qui ont des réserves financières mais ne savent pas comment les investir », estime-t-il.

"Une nouvelle vision du rôle de l'État"

De son côté, Jalloul Ayed met en avant le potentiel des partenariats public-privé pour impulser une nouvelle dynamique. « En créant la Caisse des dépôts et consignations sur les modèles français et marocain, nous avons initié une nouvelle vision du rôle de l'État, qui devient un catalyseur pour les investissements privés. Cela permettra de débloquer des financements pour des projets d'infrastructures sans grever le budget national », insiste l'ancien ministre des Finances. Un dispositif salué par la Banque mondiale et le FMI lors de leur mission en janvier à Tunis.

On attend aussi la confirmation de la création du Fonds générationnel, doté de 2,5 milliards de dinars et destiné à stimuler le secteur privé. Industries textiles, mécaniques et électriques... Leur potentiel est important « à condition d'augmenter la part de valeur ajoutée technologique », rappelle Jalloul Ayed. Le secteur des nouvelles technologies représente lui aussi un important réservoir de croissance et d'emploi. Selon l'organisation professionnelle Infotica, il pourrait créer 50 000 postes dans les trois ans.

Les économistes Moncef Cheikhrouhou et Dhafer Saïdane insistent enfin sur la relance du processus de décentralisation pour répartir équitablement la croissance. « Nous vivons un moment historique où tout est à inventer. Le plus frustrant, c'est qu'arithmétiquement le pays peut viser une hausse du PIB de 8 % par an », rage le premier. Pour 2012, la Banque mondiale table sur 2,5 % de croissance. Atteindre cet objectif constituerait déjà une victoire pour les initiateurs du Printemps arabe.

Des patrons très critiques

Les discours ne suffisent plus. Plus de trois mois après les élections constituantes, les patrons tapent du poing sur la table pour que le gouvernement sorte de sa léthargie et trouve une solution aux grèves sauvages qui empoisonnent la vie de certaines entreprises. L'Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat (Utica) a ainsi proposé des assises réunissant syndicats, gouvernement et patronat afin de refonder les bases d'un nouveau pacte social. L'attentisme de la troïka au pouvoir en matière d'économie suscite aussi de vives réactions. Explosion du marché noir, pénurie de financements pour les PME... « La crise réclame des prises de décision rapides, mais rien ne se passe », déplore Hichem Elloumi, de l'Utica. Monia Saïdi, de la Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie (Conect), exprime quant à elle ses doutes quant au fonctionnement des administrations : « Notre crainte est de voir apparaître des traitements de faveur ou de défaveur en fonction des orientations politiques de chaque patron. » J.C.




19 janvier 2012

"Tunis Connection" lève le voile sur les réseaux franco-tunisiens

Corruption, réseaux politiques, "Tunis connection" révèle les dessous des relations franco-tunisiennes. Rencontre avec les auteurs.

Nicolas Sarkozy en compagnie de l'ancien président tunisien Ben Ali, en juillet 2008.

Nicolas Sarkozy en compagnie de l'ancien président tunisien Ben Ali, en juillet 2008. © DOMINIQUE FAGET / AFP



C'est le livre événement en Tunisie. Sorti le 5 janvier, Tunis Connection : enquête sur les réseaux franco-tunisiens sous Ben Ali(1) était, dix jours plus tard, en rupture de stock dans deux librairies du centre de Tunis. Compromissions, corruption, affairisme ou encore réseaux politiques, les auteurs, Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix, journalistes à Mediapart, ont mené une enquête d'envergure qui lève le voile sur les complicités de la France avec le régime de Ben Ali.

Depuis le soulèvement populaire qui a conduit à la fuite de l'ancien président, il y a un an, les langues se sont déliées. Plus d'une centaine d'entretiens ont été conduits pendant plus de six mois, pour révéler un système "où tout se mêle et s'entremêle". Un système où diplomates, entreprises, mais aussi médias ont caressé dans le sens du poil le régime de Ben Ali, au nom, notamment, de la lutte contre le terrorisme.

Rencontrés à Tunis à l'occasion de leur visite du 11 au 15 janvier, Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix reviennent sur ces "connections".

À la lecture de votre livre, on se rend compte que la France était beaucoup plus impliquée qu'on ne pouvait le croire dans le système Ben Ali. Hommes politiques, diplomatie, entreprises, médias... Comment est-ce possible ?

Lénaïg Bredoux : Effectivement, on a découvert dans cette enquête qu'il y avait des ramifications dans tous les domaines : chez les intellectuels, au niveau de la presse avec le système d'invitation de certains journalistes, mais aussi dans le domaine économique, politique ou encore au sein de la diplomatie avec la décadence de l'ambassade de France à Tunis. Tout se mêle et s'entremêle lors de la visite de Nicolas Sarkozy, en 2008. Il était venu proposer de gros contrats, mais il a aussi prononcé cette phrase - que Henri Guaino reconnaît pour la première fois qu'elle était une erreur - : "Les libertés progressent."

Mathieu Magnaudeix : Sur le plan économique, les entreprises ont joué le jeu. Par exemple, Havas. En octobre 2010, Jacques Séguéla [vice-président de Havas, NDLR] assurait avoir trouvé un partenaire formidable en la personne de Slim Zarrouk [un gendre de Ben Ali, NDLR]. Ce qu'avoue Séguéla maintenant, c'est qu'en gros il ne le connaît pas et qu'on lui a mis dans les pattes. Autre exemple : Orange. Pour s'implanter, l'opérateur a réalisé un montage financier qui n'était pas illégal, mais, disons, baroque. On acceptait de survaloriser une des parties prenantes. Là, ce n'est pas n'importe quelle partie prenante : il s'agit d'un autre gendre, Marouane Mabrouk. Aujourd'hui, ces deux entreprises sont toujours en Tunisie et Havas a racheté la partie qui appartenait à Slim Zarrouk. En l'occurrence, le départ de Ben Ali leur a vraiment permis de s'installer, mais en même temps, il est difficile de les déloger parce qu'il y a beaucoup d'emplois à la clé.

Quel a été le rôle des médias ?

L. B. : Ils sont le reflet de ces relations. Mais il y avait une vraie stratégie de la Tunisie à leur égard. Les autorités tunisiennes avaient compris qu'il fallait se mettre la presse dans la poche. Un jour, Hervé de Charette [député de Maine-et-Loire, NDLR] nous a raconté que Ben Ali, lors de sa visite officielle à Paris, était obsédé par le traitement journalistique en France. D'où la création de l'ATCE [Agence tunisienne de la communication extérieure, NDLR], d'où ce système mis en place avec Image 7 [un cabinet de relations publiques créé par Anne Méaux, NDLR]. Ben Ali savait très bien qu'une partie de sa survie se jouait sur son image à l'étranger. Et, d'un côté, les journalistes avaient toutes les peines du monde à venir travailler en Tunisie. Il y en a qui l'ont fait et qui l'ont très bien fait, assez courageusement d'ailleurs. Et d'autres pour qui c'était plus ambigu. Il y a une journaliste d'un titre du groupe Lagardère qui, un jour, a proposé un sujet sur la Tunisie, et on lui a dit : "Mais tu sais où tu travailles ?"

On nous a raconté aussi que certains articles ont été censurés parce que ce n'était pas la ligne éditoriale. Sans compter tous les reportages sur mesure sur les droits des femmes, sur le miracle économique, préparés par Image 7. On ne sortait pas des sentiers battus. Cela a participé à cette image de carte postale. Et puis il y a eu des prises de position éditoriale très claires, comme lorsqu'un hebdomadaire a écrit "plutôt Ben Ali que les barbus". C'est un choix qui se défend, mais à cela, il fallait ajouter aussi ce petit milieu où ce sont toujours les mêmes qui intervenaient sur la Tunisie, comme Éric Raoult, Pierre Lellouche ou encore Bertrand Delanoë.

Dans le chapitre 8, vous confirmez que les autorités tunisiennes opéraient sur le sol français. Vous avez eu accès aux archives de Botzaris, que révèlent-elles ?

M. M. : Les archives de Botzaris révèlent l'intention d'un maillage important. Les autorités tunisiennes espionnaient sur le sol français les islamistes, mais aussi les militants et les membres de l'opposition, comme lorsque Hamma Hammami est venu en 2003. Ensuite, elles établissaient des rapports.

L. B. : À n'importe quel rassemblement de l'opposition tunisienne à Paris, il y avait des flics du consulat. Et les ministres français le savaient pertinemment et laissaient faire tant qu'il n'y avait pas de perturbations. Tout ce que la France voulait éviter, c'était une affaire Ben Barka bis [opposant du régime marocain disparu en 1965, NDLR]. Il y avait une coopération policière entre les deux pays. La déclaration de Michèle Alliot-Marie n'est pas tombée du ciel. Pourquoi a-t-elle proposé, le 11 janvier, le savoir-faire français en matière de maintien de l'ordre ? Parce qu'il y a toujours eu une coopération policière entre les deux pays, sous la droite comme sous la gauche. Jean-Pierre Chevènement, quand il était ministre de l'Intérieur, parlait, lui aussi, de lutte contre l'islamisme grâce une coopération policière. Des listes de présumés terroristes étaient établies par les autorités tunisiennes et transmises à la France. Et elle les acceptait sans rechigner.

Vous terminez votre livre en parlant d'une "nouvelle indépendance", que voulez-vous dire ? Quels types de relations peuvent être désormais construites ?

M. M. : On a du mal à voir ce qui peut se mettre en place. "On n'a pas fait assez", a avoué Henri Guaino. Pour le moment, on est dans l'accompagnement verbal de la révolution. C'est le moins que l'on puisse faire. Maintenant, des gestes restent à faire, surtout qu'il y a des signaux contradictoires entre les propos d'Alain Juppé et ceux de Claude Guéant. Sur l'affaire des migrants de Lampedusa, on a réduit le montant de l'aide au retour [de 2 000 à 300 euros, NDLR] pour éviter de créer un appel d'air. Cela été mal perçu en Tunisie, surtout que ce petit pays a accueilli des milliers de réfugiés libyens.

L. B. : La France est restée un partenaire privilégié de la Tunisie, mais les rapports n'étaient pas égalitaires. La Tunisie est un pays en développement et qui dépend beaucoup des relations internationales. Avec le passé postcolonial, la France a développé l'image de carte postale un peu cliché. On a rencontré des gens qui nous disaient "la Tunisie et la France, c'est une histoire d'amour qui se finit mal". Il faudrait peut-être développer des relations moins affectives, moins chargées de complaisance et plus égalitaires. Les Tunisiens connaissent bien la France, mais la France ne connaît pas la Tunisie.

(1) "Tunis Connection : enquête sur les réseaux franco-tunisiens sous Ben Ali", éditions Seuil, 250 p, 17,50 euros